Terrienne

Trois

Nous ne serons plus deux
Un suffit
Un nécessaire
Un imparfait
J'aurais voulu être trois
|

Mémoire

Le temps incertain tressaute dans sa chaise à bascule
Et s'en vient mourir près d'un mur.

La mémoire fait alors un trace rouge sur ce mur où
Dégouline les souvenirs disparates d'une non-vie ânonnée.

On ne supporte pas la mémoire de l'autre où nous ne sommes pas
Où d'autres que nous ont laissé des traces.
|

Œuvre

Il n'y a plus d'œuvre éternelle et universelle
Il n'y a plus que des œuvres temporelles et actuelles
Des œuvres d'aujourd'hui.
|

Caverne

Il y a 10 000 ans, on mangeait devant une caverne, un pauvre herbivore cru que l'on avait du mal à dépecer. Aujourd'hui on mange au restaurant des plats standardisés, même si l'on n'a pas faim.
|

Suicide

Des vies ratées, des vies loupées, des vies gâchées. Des vies sans queue ni tête. Sans tête surtout.
Des vies où la réussite des autres nous amène sans cesse à nous mettre en abîme. N’avoir aucun talent, n’avoir aucun don. Et pourtant. Persévérer ? Continuer ? Des fois on se dit que tout ceci est bien inutile. Par conséquent sa propre vie aussi nous paraît inutile. Suicide. Le mot est dit avec tout son poids, ses conséquences, sa solution.
|

Je,nous, vous

Je, nous, vous, clairsemés, habités,
Volubiles et discrets, un mouvement,
Un geste perdu, l’eau qui coule
Dans le dos ; les pieds secs dans le sable
Inouïes mais visibles, des traces,
Des tâches… Finalement seul.
|

Blackout

Non, pas déjà… dormir encore un peu. Être bien, là, sous la couette, au chaud. De tout manière j'ai mal dormi. Je suis fatigué. Faut que je me repose encore… un tout petit peu.

Je m'assois au bord du lit, l'esprit brumeux, les paupières lourdes. Je baille. Je m'étire. Je me touche le bout des orteils. Tiens, j'ai les pieds secs… L'orchestre du matin s'accorde : il prépare sa grande symphonie pour moteurs, klaxons, cris d'enfants, crissements de pneus, oiseaux, camion poubelle, cloches, motocyclettes, volets, fenêtres, rideaux, écoulements, tout-à-l'égout, radios, cafés, rasoirs électriques et portes qui claquent, en hommage à Russolo. Je me lève en roulant sur le lit, souple. Solliciter le moins possible mes muscles. Soulever le couvercle des chiottes, se poser délicatement en s'appuyant sur les jambes. J'avais la flemme d'aller pisser cette nuit. Bon Dieu que ça soulage. Attendre encore un peu. Tirer la chasse d'eau. Se hisser dans la baignoire, tirer le rideau, prendre la poire de douche. Pas trop chaud. Aller, vite sortir.
J'ai envie de rien. Les jours passent comme les voitures sur l’autoroute. Je cherche, comme un orpailleur dans le désert, une brindille de motivation. Faire les urgences.
|

Une vie de chien

Je me souviens de mes ancêtres,
Aux poils longs, aux dents pointues.
Ils ne connaissaient pas de maîtres,
Marchaient sans laisse, sans vertu.

Ils croquaient ce qui passait,
Vivaient en meute organisée,
Jouaient à se faire peur
En attendant les chaleurs.
C’était le bonheur, la fierté
D’une vie de chien en liberté.

Mais aujourd’hui je vis seul
Dans un deux pièces cuisine,
Couché sur un linceul,
A côté des magazines.

Faut pas que j’aboie,
Que je fasse quoi que ce soit,
Qui pourrait perturber
Ma maîtresse fatiguée.
|